D’où je viens et d’où je parle

Notes biographiques sous forme de lieu

Né à Imola, Italie, en 1979

Anthropologue

Chargé de recherche au CNRS

Directeur d’unité du Laboratoire d’Anthropologie Politique (LAP, CNRS/EHESS)


Imola

  • Idée évoquée : localité bizarre, ville des fous
  • Expression idiomatique : so tôt Matt a Iomla (ils sont tous fous à Imola), va a Iomla (va à Imola)
  • Contexte d’usage : Romagne (Italie), romagnol
  • Typologie : hôpitaux psychiatriques, opposition centre-périphérie, stéréotypes
  • Étymologie : La ville des moulins ?
  • Lieu réel : Imola, Romagne (Italie)

C’est ainsi que les gens d’ailleurs appelaient à une époque ma ville natale : la città dei matti. Cela venait du fait qu’Imola hébergeait deux hôpitaux psychiatriques, l’un pour des patients venant de toute la province de Bologne, l’autre pour les patients venant de la région de la Romagne, Imola étant localisée entre les deux1. Pour cette raison, pour envoyer quelqu’un balader ou pour lui dire qu’il était fou, il était commun de dire en dialecte romagnol, va a Iomla (« va à Imola »)2. Les Imolais rétorquaient, non sans une certaine fierté identitaire : « oui, mais les fous viennent de l’extérieur » (i matti vengono da fuori).

Va savoir qui avait raison. Pour moi – qui ai passé l’adolescence à la lisière d’un hôpital psychiatrique désormais désaffecté, où mes aïeuls avaient labouré la terre, à côté de la Colonie libre de déficients graves et jeunes criminels3 – je me demandais qui étaient ces gens de cet ailleurs indéfini, de ce fuori. A quoi renvoyait ce « dehors », cet « extérieur » ?

Pendant mon enfance et mon adolescence, je n’ai fait que planifier une grande évasion de cette Imola posée entre une vallée des Apennins, la Plaine du Pô et un circuit de Formule 1 : une ville moyenne et provinciale de Romagne, à la frontière avec l’Émilie — non loin de Bologne, mais pas tout à fait Bologne. Ancien centre du socialisme et de l’anarchisme au XIXe siècle (Bakounine essaya d’y importer la Commune !), elle avait été transformée, dans l’après-guerre, en une ville prospère et résidentielle par une administration municipale communiste : cela donnait, aux provinciaux de notre génération, l’impression que l’histoire était enfin résolue, en dépit de Tchernobyl et de la guerre froide, qui semblaient bien loin. Ainsi la fameuse « fin de l’histoire » aurait d’abord été romagnolo-communiste avant de devenir américano-libérale dans les années 1990… Moi, donc, je m’étais convaincu que l’Histoire s’écrivait ailleurs et que la révolution, dans notre monde, viendrait du Sud.

Après le lycée fréquenté dans une filière de langues, je me forme aux sciences politiques, à l’Université de Bologne, dans l’antenne de Forlì, en suivant le parcours Coopération internationale et Histoire et politique des pays du Sud. Rencontrant des étudiant.e.s de toute origine, je me rends compte que tou•te•s les italien•ne•s utilisent la même expression pour envoyer balader quelqu’un : mandare a quel paese, littéralement « envoyer dans ce pays-là ». Je me demande, alors, où peut bien se trouver « ce pays-là ». Dans l’attente d’une réponse, bien plus concrètement, je me demande comment je peux être un fervent tiers-mondiste post-marxiste tout en restant à Forlì, et un optimiste de la volonté gramscien dans l’Italie berlusconienne. Le mouvement altermondialiste était alors le seul qui pouvait me socialiser à la politique, mais il a été battu et abattu. Pourtant, j’en restais convaincu : d’autres mondes sont encore possibles.

En 2000, je pars à Sciences Po Lyon comme étudiant Erasmus, puis je passe deux ans à Barcelone pour suivre un Master en « journalisme de guerre et de paix » et, en 2003, j’effectue un séjour à Bruxelles pour écrire un mémoire sur le processus de paix concernant la guerre dans la République démocratique du Congo. Durant ces séjours en Europe, où je flâne dans les villes sans destination, j’entends pour la première fois le mot Pétaouchnok (et je me demande si ce lieu existe vraiment). Alors que je vis avec des nationalistes catalans ou traverse régulièrement Bruxelles pour rejoindre Tervuren, petite ville flamande, je réfléchis aux questions identitaires.

Fin 2003, je m’inscris en doctorat en anthropologie à l’Université de Milan-Bicocca et, l’année suivante, en co-tutelle avec l’EHESS à Paris. Le hasard décide pour moi de mon terrain de thèse : entre 2004 et 2006, j’effectue des séjours de recherche en Mauritanie, entre la capitale Nouakchott et les régions du Guidimakha et de l’Assaba, à la frontière avec le Mali, notamment dans le village de Lahraj. Je rédige ma thèse, qui s’intitule Le pouvoir aux marges, qui sera publiée chez Karthala en 2010 avec le titre Les Peuls et l’État en Mauritanie : une anthropologie des marges. Le titre de la thèse et le sous-titre du livre devaient évoquer ma manière d’entendre l’anthropologie politique et de définir la problématique de recherche qui reste la mienne jusqu’à ce jour : comment, dans un contexte de marginalisation et subalternité, peut-on penser le politique, entendu comme transformation du réel et création de nouveaux mondes ?

À Nouakchott je rencontre Armelle, une géographe sarthoise — née non loin du circuit du Mans — qui deviendra ma compagne, ce qui déterminera mon enracinement à Paris et la fréquentation répétée du Perche, cette zone qui s’étend au-delà de Nogent-le-Rotrou, surnommé localement et parisiennement (c’est pas moi !) Nogent-le-Gros-Trou4. Les Parisiens s’en moquent5, mais c’est là pourtant où ils s’enfuient le week-end ou le temps d’un confinement sanitaire. Et où les locaux se vexent parfois des blagues des bobos et en même temps jouent sur l’idée de milieu de nulle part, comme le font les organisateurs du rallye des Trous Ducs6.

Lors de mes escapades « chez moi » en Italie, je décide d’utiliser le même logiciel de généalogie que j’utilisais en Afrique pour interviewer mes grands-parents. L’expérience de l’ailleurs avait fait naître un intérêt pour ma propre histoire et mes propres lieux. Un collègue plus expérimenté m’avait dit : « Comment peux-tu prétendre d’enseigner l’histoire africaine si tu ne connais même pas ce qui t’entoure au plus près ? ». Ce reproche devient ma devise et je cherche constamment à identifier des objets « bons à penser » pour mettre en lien et penser ensemble ici et là-bas et inversement, sans jamais avoir la prétention d’avoir quelque chose à enseigner sur l’autre.

Pendant une période de précarité dans le monde académique, j’enseigne à Milan, Teramo et Naples. J’effectue un post-doc à Milan pour préparer une expo dont le but est de déconstruire l’imaginaire européen de l’Afrique à l’époque moderne des voyages d’exploration et commerce inégal, et un post-doc à Toulouse sur l’impact du changement climatique en milieu pastoral, ce qui me conduit sur de nouveaux terrains à Hombori au Mali et à Djougou au Bénin et à co-écrire un livre pour enfants sur la question de l’eau dans le monde.

Mais surtout, durant cette période-là, j’essaie d’approfondir le lien entre l’anthropologie politique et les théories de la subalternité et de l’émancipation. Entré au CNRS en 2011, je publie un ouvrage théorique à ce propos et plusieurs études sur les liens entre anthropologie politique, théories gramsciennes et mouvements sociaux.

Ces thématiques trouvent leur place dans un accord de recherche international entre l’EHESS, la Fondation Gramsci, l’École française de Rome et d’autres institutions, qui porte sur les liens entre l’anthropologie et la pensée d’Antonio Gramsci et de l’anthropologue italien Ernesto de Martino, auteur de Le monde magique et La fin du monde. Ma problématique se précise comme une interrogation anthropologique du politique dans des marges spatiales du monde et des situations temporelles de crise, où le politique est censé ouvrir une possibilité de dépassement.

J’apprends que de Martino avait écrit une partie du Monde magique pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il était engagé dans la Résistance en Romagne et se cachait des persécutions politiques (qui le visaient directement) et raciales (qui visaient la famille de son épouse), à quelques kilomètres… d’Imola et de là où, au même moment, mes grands-parents maternels survivaient aux bombardements et à l’Occupation. Au même moment encore, les péripéties de la guerre et des affiliations idéologiques faisaient se rencontrer mes grands-parents paternels sur le front à Reggio Calabre, à l’autre bout de la botte. Je me lance alors dans une enquête sur l’expérience de De Martino dans la guerre et sur sa rencontre avec le « peuple » de Romagne, profitant, début 2016, d’un accueil à l’École française de Rome en tant que « chercheur résident ». J’effectue de multiples terrains de recherche en Romagne, notamment à Cotignola, petite ville de la Bassa qui avait été complètement rasée par les bombardements, mais qui, avant cela, avait organisé un extraordinaire réseau clandestin pour protéger juifs et persécutés politiques. Des ruines de Cotignola a été sauvé le manuscrit du Monde magique. Là-bas, j’ai aussi et surtout pu retracer l’implication de De Martino dans la Résistance, montrant comment le travail scientifique de l’anthropologue italien ne pouvait être pensé sans les contributions idéologiques et l’engagement politique et qu’une politique du « peuple » était la seule réponse possible à un sentiment de catastrophe. Ma région natale devient alors un terrain de recherche ethnographique — pour moi qui étais censé être un « africaniste » (appellation que j’ai toujours récusée) — : et je me rends compte que « chez moi » était  tout sauf la concrétisation spatiale de la « fin de l’histoire ». L’épuisement de l’héritage de gauche et de la mémoire de la Résistance était là pour le signaler7.

Je commence à me reconnaître plus clairement dans ce dédoublement : un Riccardo qui part ailleurs et un Riccardo qui retourne. Et Paris devient un entre deux, une Terre du milieu : à la fois chez moi et autre part. Là, ayant co-assuré un séminaire de l’EHESS avec mon ami et collègue Éric Wittersheim, nous publions un manuel intitulé Introduction à l’anthropologie du politique.

Août 2016, je pars deux ans et demi en mission longue durée au Bénin. D’une part, je travaille sur des terrains béninois en menant des enquêtes ethnographiques sur place : une anthropologie des marges chez les éleveurs peuls de Djougou ; une anthropologie des marges des populations lagunaires dans le Sud du pays ; une histoire « subalterne » de la ville de Cotonou.

De l’autre, j’écris sur la Romagne : je retrace l’histoire de mes grands-parents et les péripéties de mon nom qui vient de la Ciociaria – région entre Rome et Naples – et que l’émigration a conduit à Imola, Ellis Island et Sao Paolo ; et je rédige les résultats de ma recherche sur De Martino, dans un essai d’anthropologie historique qui est publié, en français, sous le titre de L’ethnologue et le peuple. Ernesto de Martino entre fin du monde et Résistance (1943-45). Dans la version italienne originale, l’essai est accompagné d’un double : un roman, intitulé Non sarà mica la fine del mondo, qui raconte la même histoire d’une toute autre manière. L’inspiration était venue en croisant les mémoires de guerre de mes grands-parents avec les expériences de recherche au Bénin : j’ai écrit le roman « là-bas », depuis le Bénin, à propos d’une « fin du monde » chez moi, sur un anthropologue qui, « là-bas » en Romagne, était en train d’écrire son chef-d’œuvre sur le monde magique des peuples d’ailleurs. Et pour le faire, j’ai imaginé que des objets, magiquement, commençaient à prendre la parole.

En 2019, de retour en Europe, je me décide à commencer l’écriture de ce livre que j’avais imaginé : un atlas « infini » des bouts du monde. Sauf que, pour le faire, j’avais besoin de passer par un stratagème littéraire ou une sorte de fiction : j’ai imaginé que les auteurs de l’atlas étaient deux personnages d’un roman – que je n’ai jamais fini d’écrire -, l’un qui partait à la recherche de ces lieux dans le monde réel, l’autre qui n’avait jamais quitté Imola et qui les imaginait à travers les livres ou internet.

Entretemps, je m’intéresse à la question des écritures « subalternes » : j’édite une monographie ethnologique écrite par feu Biyagui Djodi, un leader paysan avec qui j’avais conduit mes recherches à Djougou, et j’effectue des recherches sur les péripéties de Mahommah Gardo Baquaqua, personnage du XIXe siècle né lui aussi à Djougou, qui avait été vendu comme esclave et qui a compté lui-même son odyssée transatlantique8, en 1854 (voir Tchoumi-Tchoumi). Je suis en train de traduire ce récit et de l’éditer pour une première version française.

En parallèle, la partie de moi qui n’a jamais quitté Imola a réouvert les anciennes notes que j’avais prises des entretiens avec ma grand-mère maternelle pour effectuer une recherche sur un ancien théâtre de la ville que mes aïeuls avaient utilisé comme entrepôt pour chataîgnes, abricots et pêches et où ma mère est née. En suivant cette piste par simple curiosité pour l’histoire familiale, j’ai ensuite compris que le théâtre en question avait été, autour de 1880, l’un des lieux où se réunissait le peuple autour d’Andrea Costa, ressortissant d’Imola qui avait participé à la Commune de Paris et qui, dans ces années et ces lieux-là, fonda le Parti socialiste italien. L’histoire politique, culturelle et sociale d’un simple bâtiment, au croisement de la mémoire de famille et des gens qui y habitaient et de l’histoire politique et nationale, est racontée dans l’ouvrage L’arena scomparsa.

Ces dernières années, je me suis aussi engagé dans la vie collective de nos institutions de recherche, assumant la responsabilité de diriger l’Institut Interdisciplinaire d’Anthropologie du Contemporain (EHESS/CNRS), avec l’aide de co-directeurs, contribuant à sa reconfiguration en Laboratoire d’Anthropologie Politique (LAP) en 2021.

Entretemps, Armelle et les enfants se sont installés en Suisse, ce qui a demandé de découpler mes efforts pour m’enraciner dans plusieurs endroits à la fois et pour tenir partout des relations significatives qui sont l’essence de l’existence. Une bonne partie des pages de Pétaouchnok(s) ont été écrites dans le train, en luttant contre la nausée pour traverser le Jura et les pré-Alpes et pour combler les vides des séparations.

Depuis la plage de Cotonou, où j’avais amorcé une méthode d’enquête en VTT, puis le confinement dans le Perche, où je m’évadais en roulant, je me suis mis à faire beaucoup de vélo, si possible sans compteur de vitesse, ni calculateur de pente ou de calories, et sans destination précise.


Notes:

  1. https://www.cittadeimatti.it ↩︎
  2. Franca Foschini, …Solo fino a domanihttps://books.google.ch/books?id=P06oDgAAQBAJ&newbks=1&newbks_redir=0&printsec=frontcover&pg=PT142&dq=imola+città+dei+matti&hl=fr&redir_esc=y#v=onepage&q=imola%20città%20dei%20matti&f=false ↩︎
  3. https://igcf.eu/colonia-libera-dei-deficienti-gravi-e-dei-giovani-criminali/ ↩︎
  4. https://www.jeuxvideo.com/forums/42-51-51375660-1-0-1-0-habiter-a-nogent-le-rotrou.htm ; Xavier Galmiche, « Trifouilly-les-oiesGlupovPinsk et autres toponymes sarcastiques. Les stéréotypes toponymiques entre dénotation et évocation », Études et travaux, 1/2016, pp. 213-226, p. 218. ↩︎
  5. https://youtu.be/iEQYGWBDXjw?feature=shared ↩︎
  6. https://rallyedestrousducs.wixsite.com/leperche ↩︎
  7. Concita de Gregorio, « Si vous ne comprenez pas de quoi ont peur les Italiens, venez à Imola », La Repubblica/Le Soir, 2 mars 2020, https://www.lesoir.be/277296/article/2020-02-03/si-vous-ne-comprenez-pas-de-quoi-ont-peur-les-italiens-venez-imola   ↩︎
  8. https://docsouth.unc.edu/neh/baquaqua/baquaqua.html ↩︎