- Idée évoquée : bout du monde, destination sans retour, lieu d’exil, milieu de nulle part
- Expression idiomatique : بقلعة وادرين (ruh biqaleat wadirin), « Aller au château de Wadirin »
- Contexte d’usage : arabe, Arabie saoudite/Koweït
- Typologie : distance spatiale, forteresse, frontière de l’empire, lieu où envoyer balader, prison
- Étymologie : قلعة وادرين (qualeat wadirin)
- Lieu réel : Forteresse de Baba Vida (Баба Вида), ville de Vidin, Bulgaria (autre possible référence à la Forteresse ou à la Gare de Tobuk, Arabie saoudite)
Au début de la recherche, il m’avait semblé très improbable de trouver un équivalent de Pétaouchnok en arabe. Je commençais alors à mûrir l’hypothèse que, dans les contextes arabophones, on se contentait de quelques expressions idiomatiques très générales, comme la « fin du monde » (nihayat alealam ou akhir al-dunyia) (voir Egypt). Pas d’usage de nom propre de lieu, me disais-je, qui aurait pu devenir, de telle sorte, une métaphore ou un stéréotype de la distance dans l’arabe courant. Mes tâtonnements dépendaient du fait que j’avais uniquement cherché ou posé de questions à propos de l’arabe standard, une langue classique qui, bien évidemment, ne peut pas offrir les expressions argotiques propres aux dialectes locaux et nationaux et aux parlers courants. Dans ces derniers, dans un premier temps, je n’avais aperçu que de manières de dire vulgaires et métaphoriques, comme c’est le cas fréquent ailleurs.
À dire vrai, il y a bien une expression dans l’arabe classique qui aurait dû attirer mon attention. Je la connaissais et pourtant j’avais complètement oublié de l’évoquer. Une hypothèse très courante dans le sentir commun, mais assez débattue par les savants islamiques, voudrait que le Prophète ait invité les musulmans à « aller chercher le savoir [où il se trouve], même jusqu’en Chine »[1]. Or, pour certains, ce prétendu hadith serait « faible » ou apocryphe : la référence à la Chine, en effet, marquerait le relativisme géographique d’un message qui devrait plutôt avoir une portée universelle, s’adressant à tout fidèle, peu importe son origine ou sa localisation. Dans tous les cas, la phrase est rentrée dans les convictions et les usages populaires. Elle montre tout du moins la perception de la Chine comme d’un lieu lointain et indéfini lorsqu’il était regardé depuis le monde arabe. Cependant, cette même évocation montre justement que l’univers chinois était présent à l’esprit des Arabes. Cette phrase proverbiale aurait pu compléter le chapitre sur la Chine, en transformant le rapport entre Occident et monde chinois que j’évoquais en une triangulation.
J’avais tout du moins réussi à comprendre à temps que les Pétaouchnok(s) de la langue arabe doivent être cherchés plus loin encore, dans les parlers quotidiens et locaux des dialectes arabes (comme aujourd’hui m’apparaît évident, mais à chacun son temps et son rythme pour arriver à sa propre Chine…). Là, par exemple, j’avais appris le Pétaouchnok des habitants de Bagdad. Poursuivant ces pistes, je me retrouve aujourd’hui, avec beaucoup d’émerveillement et d’enthousiasme, devant le Pétaouchnok des Saoudiens et des Koweïtiens. Il aura suffi de tomber sur le bon tchat sur internet pour qu’un tout nouveau monde s’ouvre et pour que puissent se présenter à mes yeux des pages entières de sites saoudiens qui en parlent. L’expression en question est la suivante : qualeat wadirin, ce qui signifie littéralement « Château de Wadirin ». Elle indiquerait un lieu lointain, où l’on souhaite envoyer quelqu’un qui dérange, en l’invitant à « aller dans un lieu lointain, d’où il n’y a pas de retour ».
Maintenant que ma soif d’un nouveau Pétaouchnok arabe a été assouvie, il faut se demander si ce château existe vraiment et, dans ce cas, le localiser : la plupart des Saoudiens sur internet semblent être convaincus que ce château existe bel et bien, mais ils ne sont pas tout à fait d’accord sur sa localisation, ce qui en fait une vraie énigme. Pour la démêler, le problème c’est qu’il y a plusieurs théories à ce propos. Tout d’abord, une première théorie ferait penser à un lieu purement imaginaire, car elle repose sur une légende, celle de Wadirin, femme qui aurait vécu à Qasim[2]. Son époux l’aimait tellement qu’il exauçait chacun de ses désirs. Wadirin désirait partir en voyage, dans un pays au-delà de la mer. Mais lors de la traversée, le bateau a été renversé par les vagues. Le mari s’est noyé, mais Wadirin a pu se sauver en s’accrochant à l’épave, jusqu’à ce que le courant la conduise sur une île déserte, où se dressait étonnamment un château.
La plupart des sites internet qui traitent de la question, y compris des pages de médias officiels[3], affirment que le château de Wadirin serait une ancienne forteresse ottomane de la ville de Tabuk. Cette dernière est la principale ville saoudienne au nord de l’Hedjaz (la région occidentale de la Péninsule arabique où se trouvent Médine et La Mecque) et donc principal lieu de passage sur la route vers le Proche-Orient (le nord-ouest pour les Saoudiens !) et, plus loin encore, vers la Turquie. Le château aurait été utilisé par les Ottomans pour emprisonner les chefs tribaux et les notables qui, entre le XVIIe et le XXe siècle, s’opposaient à la domination de la Sublime Porte dans de la Péninsule arabique. La ville de Tabuk a effectivement un château, avec lequel celui de Wadirin est souvent confondu par les gens et les médias, et pourtant la forteresse de la ville, tout en ayant eu effectivement la fonction de bagne, ne semble jamais avoir porté le nom de Wadirin. D’autres théories estimeraient que le château de Wadirin était bien à Tabuk, mais qu’il n’existerait plus. Selon ces théories, à sa place a été érigé, en 1907, la gare ferroviaire de Tabuk sur le chemin de fer du Hedjaz. Première ligne ferroviaire de la région, elle a assuré, de 1908 à 1920, la liaison entre Damas et Médine, en incarnant, encore à l’époque, la domination ottomane, même si la gare et la ville de Tabuk seront, en 1917, les premiers lieux à être conquis par les rebelles arabes, dans les prémices de la Révolte de 1920.

Là encore, l’association entre la ville de Tabuk et le château de Wadirin se fait dans la mémoire historique, sans pourtant laisser de traces concrètes de cette présence d’une telle forteresse ainsi appelée. Il est pourtant certain, pour les esprits saoudiens, que l’expression idiomatique trouve ses racines dans la relation complexe de l’Hedjaz avec la Sublime Porte à l’époque de la domination ottomane. L’association avec Tabuk pourrait être une réinterprétation plus récente de cette association entre le château de Wadirin et l’Empire ottoman. Cette dernière remonterait à plus loin encore, à la fois dans le temps et, bien sûr, dans l’espace. Selon plusieurs autorités scientifiques saoudiennes, dont d. Ali Ibrahim Al-Ghaban, Vice-président de la Commission saoudienne pour le tourisme et les antiquités et superviseur du programme de conservation du patrimoine culturel[4], il s’agirait plutôt du château de Baba Vida (Баба Вида), qui se dresse encore de nos jours sur la rive occidentale du Danube, dans la ville de Vidin, en Bulgarie, sur l’actuelle frontière avec la Roumanie. Construite par les rois bulgares autour de l’an mil à l’endroit d’un ancien château romain, la forteresse de Baba Vida a été conquise par les Ottomans en 1388. De ce fait, elle a été la prison la plus septentrionale de l’Empire ottoman jusqu’à l’indépendance de la Bulgarie (1878). Il était donc le lieu le plus éloigné où le pouvoir ottoman pouvait envoyer les prisonniers ressortissants de la Péninsule arabique, lorsque la Sublime Porte voulait s’assurer de couper définitivement les ponts de ces opposants (chefs de tribus, notables, etc.) avec le Hedjaz d’origine. Les vieilles cartes de la Bulgarie ottomane, en effet, indiquent le château de Baba Vida avec le nom de Widdin, qui pourrait de quelques manières rappeler une consonance avec Wadirin. L’identification d’un lieu avec ce toponyme, cependant, reste encore l’objet de conjectures. Il n’est pas exclu que ce nom ait une signification idiomatique propre au dialecte saoudien et qu’il ait ensuite été attribué à de différents lieux en fonction des évolutions historiques. Selon la même source citée plus haut, d’ailleurs, c’est la sonorité et signification originale des mots de l’expression qui ont contribué à construire son pouvoir idiomatique. Le terme qualeat pour « forteresse » renverrait à une métaphore du voyage. Le mot wadirin, quant à lui, serait le pluriel de wadir, terme qui dans le dialecte saoudien indiquerait la personne haineuse, lui aussi dérivé à son tour de la racine WDR, dont le verbe sert à inviter à se détourner de ce que l’on n’aime pas, dans le sens d’invitation à l’exil. Dans tous les cas, j’aime bien l’idée que les Saoudiens font tout pour se convaincre que le château de Wadirin existe bel et bien quelque part, et moi-même je veux bien le croire.
[1] اطلبوا العلم ولو في الصين
[2] https://hawaaworld.com/وآخيرآ_عرفنا_معنى_قلعة_وادرين-3432443
[3] https://www.youtube.com/watch?v=Ku9rZjJVXDI&pp=ygUV2YLZhNi52Kkg2YjYp9iv2LHZitmG , https://www.youtube.com/watch?v=J2YG3g7NEQE&pp=ygUV2YLZhNi52Kkg2YjYp9iv2LHZitmG
[4] https://aawsat.com/home/article/339886/د-علي-إبراهيم-الغبان/قلعة-وادرين-في-بلغاريا-وليست-في-تبوك
